Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Mon actualité ? regarder vivre une ville, actrice d'un monde qui se fait ou se défait.

Nîmes qui se regarde...

Mon actualité ? regarder vivre une ville, actrice d'un monde qui se fait ou se défait.

une lettre de poilu ...

une lettre de poilu ...

1er mai 1915

      

         Vous êtes Hans Martens, poilu allemand, étudiant en sciences appliquées, né le 23 septembre 1892, tué le 14 juillet 1915, un an après la mort d’Alain-Fournier, dont vous semblez être le jumeau allemand…

          «    C’est demain l’Ascension ! Et je vous vois couchée dans le pré au bord du ruisseau, la brise de mai caresse votre front et le ciel bleu se reflète dans vos yeux : les fleurs des prés fournissent le cadre du gracieux tableau. Là ! Me voici à côté de vous, sur l’herbe, il faut que vous supportiez ma société pendant une courte heure de divine paresse. A vrai dire, si le soleil, le feuillage des hêtres et les fleurs des prés ne suffisent pas à votre bonheur, il vous faut en outre une causerie amusante, il faudra que vous en fassiez les frais, car dans l’esprit de l’individu qui est à vos côtés, tout est désespérément confus et sens dessus dessous : gaieté capricieuse, espoirs qui s’en vont en miettes ou que recouvrent des toiles d’araignée, dures résolutions prises sans joie, souvenirs mélancoliques, rêves orgueilleux, tout cela gît pêle-mêle dans le taudis de l’âme. Et comme la pauvre âme de l’individu en question ne dispose que de ce taudis, elle se trouve fort démunie de paix, de confiance et de quantité de belles choses analogues. Peut-être vous est-il arrivé une fois de vous trouver devant la porte du parc d’un beau château, et comme cette porte était ouverte, vous êtes entrée innocemment. Vous preniez grand plaisir aux allées ombreuses, aux parterres remplis de fleurs variées, aux belles statues de marbre, quand tout à coup, le portier s’est avancé vers vous. Très digne, le visage sévère, il a dit : « Vous n’avez pas le droit d’entrer ici, sortez vite ! » Il a fermé brusquement la porte sur vous, et il s’est placé devant pour vous cacher autant que possible les beautés qui se trouvaient derrière son dos. Vous êtes partie contrariée et en vous éloignant, vous entendiez des voix joyeuses à l’intérieur du jardin. Il en va de même, cette année, avec le printemps. D’habitude je faisais un voyage à cette époque et mes plus belles heures étaient celles que je passais, comme vous à présent, dans une prairie, jouissant de la vie dans le passé, le présent et l’avenir. Et maintenant ? Je me suis promené dans les bois de hêtres qui entourent la ville, je me suis couché dans l’herbe verte : et le ciel était aussi bleu qu’il l’a jamais été. Mais je n’ai pu jouir de rien, tout m’était étranger, toujours les sursis de quelques jours, de quelques semaines, mais tout un an ou  davantage ? Passer à travers le monde pendant une année entière, indifférent à tout, ne jouir d’aucune belle chose, ne s’attrister d’aucune laideur, dénouer tous les liens et n’en pas nouer de nouveaux, et toujours, toujours, ne penser qu’à la guerre, rien qu’à la guerre ! Mon Dieu, on ne le peut pas ! Aucun homme ne le peut. Un sang chaud coule encore dans mes veines et le soleil brille comme jadis, je me lève et je vais dehors, en plein printemps.   « Voici le mois de mai. – Les arbres reverdissent, – Qui sait si au loin – Un bonheur fleurit pour moi ! » Mais les montagnes renvoient un écho, le son n’est plus le même, des noirs bois de sapins un autre chant répond : « Hier sur ton fier coursier, – Aujourd’hui la poitrine trouée, – Demain dans la froide tombe. » Je reviens sur mes pas et avec ennui je me mets à lire dans mon livre : « Règlement d’exercice pour les compagnies de mitrailleuses… »

Hans Martens, jeune étudiant.

Print
Repost
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :