Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Mon actualité ? regarder vivre une ville, actrice d'un monde qui se fait ou se défait.

Nîmes qui se regarde...

Mon actualité ? regarder vivre une ville, actrice d'un monde qui se fait ou se défait.

Jean Giono, l'oeuvre ...

Jean Giono, l'oeuvre ...

Une texte remarquable de Jean Carrière sur le personnage du Hussard sur le toit, sur le fameux Angelo...

« … Comment va se comporter Angelo dans un tel contexte ? Giono utilise son personnage — qu’il a expérimenté dans “Angelo” — comme un révélateur. Comme le Déserteur, comme Boby, comme Tringlot, il surgit dans une région qu’il ne connaît pas et où nul n’a jamais entendu parler de lui. C’est un étranger qui va porter sur un milieu particulier, sur une région infestée par une épidémie et calcinée de chaleur, livrée à la barbarie de la peur, de l’égoïsme et aux fantasmagories d’un été monstrueux, un regard neuf et pur. Il expérimente, jusqu’à risquer cent fois sa vie, la bassesse inouïe dans laquelle tombe une société civilisée à laquelle le choléra arrache son masque. Pris en chasse par des forcenés qu’on a manipulés à des fins révolutionnaires, il se réfugie sur les toits de Manosque, situation idéale pour observer les hommes et les événements d’une hauteur digne des vertus de ce cœur généreux. Voir les choses d’en haut, s’éclipser de la mêlée, embrasser le spectacle de cette tragédie d’une situation qui lui est extérieure prêtent à l’auteur ce regard panoramique dont un dieu aurait seul le privilège. Mais Angelo, réfugié sur ses toits, ne se réfugiera pas pour cela dans Sirius d’où ses jugements sur les hommes ne lui coûteraient rien. Payer de sa personne accrédite le jugement. Se situer spirituellement au-dessus de la mêlée exige qu’on y risque des plumes. Angelo redescend des toits dans la débandade générale, offre ses services à une nonne au cœur simple et aux bras vigoureux, en compagnie de laquelle il va soigner les cholériques et laver les cadavres. La rencontre avec Pauline de Théus est l’occasion d’une histoire d’amour d’une subtilité peu banale : le tutoiement qui généralement scelle les épanchements d’alcôve surgira d’un autre genre d’empoignade, entre Angelo et le choléra dont Pauline est victime, et qui force ce héros quelque peu stendhalien et d’une pudeur extrême à arracher les vêtements de la jeune femme pour consommer l’acte d’amour suprême, puisqu’il s’agit de frictionner la jeune femme jusqu’à risquer la contagion (il boit du rhum au goulot de la bouteille qu’il vient de mettre à la bouche de Pauline : « Et après, qu’est-ce que ça fiche ? ») pour refouler la cyanose et tenter l’impossible pour sauver Pauline. « J’aime mieux mourir » a murmuré celle-ci lorsqu’Angelo lui a soulevé les jupes. Le lendemain, sauvée, elle tutoie son sauveur qui s’est endormi, harassé, la tête à même son ventre. Je ne connais pas, dans toute la littérature, une scène d’amour aussi étrange et aussi belle. Tout est consommé, en chair et en esprit, mais à une hauteur à faire pâlir d’envie un mystique. Je reviendrai plus loin sur cette extraordinaire spiritualité (quel autre mot trouver ?) qui peut surprendre, venant d’un des écrivains les plus sensuels de notre littérature. »

 

 

Jean Giono, l'oeuvre ...

        « Il y a, chez Giono, cette contradiction infinie entre l’adhésion sereine à l’ordre du monde et l’impossibilité de vivre dans un monde déjà créé, achevé, fini (en dépit de ses milliards d’années-lumière qui ne sont pour Giono que « l’ennui en expansion »).

Les magiciens font reculer les limites du monde. Ecrire, c’est ajouter au monde de l’outre-monde : même le Giono des années trente n’était pas dupe des apparences, cherchant toujours à les prolonger de géographie intérieure, au second degré, lorsqu’il évoquait souvent les pays de “derrière-l ‘air”. C’est marquer la volonté la plus tenace de l’animal humain de repousser toujours plus loin les frontières de l’accessible, et, en définitive, de ne pas accepter que le « tonneau ait un fond ».

Ce qui fait l’originalité profonde de Giono, c’est d’avoir cautionné le monde tout en le recréant aux dimensions de son désir : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde », disait Kafka. Boby utilise une formule métaphorique qui, en associant la fleur de carotte et la constellation d’Orion — sans le secours d’un adverbe de comparaison — confond l’infiniment petit et l’infiniment grand dans un même espace mental. « Orion-fleur-de-carotte », c’est la conciliation de deux vertiges, l’association de l’herbe et de la nébuleuse, indissociables l’une et l’autre du processus de la vie. Le monde ne devient habitable qu’à ce prix, sinon il ne peut inspirer qu’une nausée vertigineuse, comme le Roquentin de Sartre l’éprouve à soupeser dans sa main un galet qui n’a aucune raison d’être. Le poète est le réconciliateur. Sa fonction est aussi nécessaire à l’homme que celle de la chlorophylle. Il recrée les conditions de l’alliance entre l’homme et le monde, alliance dénoncée par l’impérialisme de l’intelligence pure, qui, en dissociant les éléments du réel, dénature celui-ci, le désenchante en fonction d’un dévoilement utilitaire et purement causal, et fait de l’homme un étranger sur la terre. »

Print
Repost